Une solution théorique

Théoriquement, il y aurait une solution pour enrayer la source de cette peur. Une solution dont l’évidence est induite de l’irréductibilité  des perceptions communes.

La source de cette peur serait enrayée si une majorité de musulmans se concertaient pour dessiner publiquement un Allah un de ces prochains 7 janvier à 11 heure 30, heure de Paris, exprimant d’un bloc leur opposition aux abominations commises au nom de l’islam. 

Le musulman paisible aurait sans doute le réflexe de se dire qu’il ne peut pas faire ça. Or, d’une part, le verbe pouvoir n’est pas le mot juste. Ce qu’il voudrait dire en fait est qu’il ne le doit pas. D’autre part, en un sens, il est vrai qu’individuellement il ne le pourrait pas, c’est collectivement qu’ils le pourraient. Car la question à se demander alors serait: qu’adviendrait-il si nous le faisions? Allah nous empêcherait tous d’entrer au paradis? Ça ne fait pas de sens. Allah est bon et saurait que nous avons agi pour le bien. Conséquemment, la question de conscience collective des musulmans n’est donc pas de savoir s’ils peuvent le faire, mais s’ils doivent le faire.

Je suis parfaitement conscient de l’utopie. Mais il y a toutes les différences du monde entre chercher une solution et en proposer une, même utopique, et ne pas en chercher. C’est la différence entre la volonté de prendre soin de notre société et la démission devant ce que est considéré à tort comme une fatalité.

Je crois bien avoir démontré qu’il est possible de réduire ces fractures dans la mesure où nous agissons collectivement et avec discernement. Dans le cas contraire, la dégradation politique et sociale qui s’est produite chez nos voisins au sud est peut-être inévitable chez-nous.

Alors, la question décisive est : le voulons-nous?

La justification du dialogue

On peut avoir des motifs d’être raciste, xénophobe et islamophobe. Bons ou mauvais est une question de points de vue. Très souvent, ce ne sont pas des motifs rationnels. Jean-Paul Sartre disait que la haine des juifs était une passion.

Avant d’aller plus loin, un rappel et une précision s’imposent.

Rappelons que le déni du droit à l’opinion dissidente mine les fondements du droit occidental et donc de notre civilisation. De telle sorte qu’à terme, celle-ci risque de s’écrouler si nous n’arrêtons pas de miner ses fondations. Or, ceux qui stigmatisent ceux qui sont sympathiques aux radicaux ou à certaines de leurs idées incluent ceux qui s’opposeraient de toute leur force à toutes formes de violences. Ils s’arrogent ainsi le monopole de la morale et regardent de haut tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

Si vous voulez avoir une idée où cela conduit, vous n’avez qu’à regarder ce qui se passe en ce moment au sud de la frontière.

 Maintenant, que signifie être raciste? Est-ce que Pierre Falardeau était raciste? Est-ce que Spike Lee est raciste? Pourtant, l’un et l’autre se sont fait traiter de raciste. Les nazies étaient racistes, les partisans de l’apartheid sud-africain étaient racistes, les lyncheurs américains étaient racistes. Vous rendez-vous compte de la gravité, de la malhonnêteté et surtout de l’efficacité de l’amalgame? 

Que signifie être islamophobe? Jusqu’à tout récemment, l’islamophobie signifiait pour moi la peur des musulmans. Alors que la définition du dictionnaire est l’hostilité à l’endroit de l’islam. Quelle est la proportion de la population qui ne connait pas le sens du dictionnaire et lui attribue le sens étymologique? En outre, entend-on une hostilité de fait ou de principe? Ceux qui sont hostiles à l’Islam, le sont-ils parce que ceux qui exigent des accommodements manifestent leur intention de ne pas s’intégrer? Nous ne le saurons pas, si nous n’ouvrons pas le dialogue.

Par surcroit, ceux qui proscrivent le dialogue font l’impasse des choses inacceptables imposées par le monde musulman. La plus éloquente est sans aucun doute la peur répandue et légitime de représenter graphiquement Allah.

Pourquoi est-ce inacceptable? Parce que la satire et le droit à la satire font partie intégrante de l’Histoire et de la culture occidentale.

Questions soulevées

Si les théories que nous adoptons ne sont pas vraies, sur quelles bases sont-elles adoptées? Sont-elles adoptées ou inculquées? L’enfant hassidique a-t-il le choix de ses théories sur le monde? De même, les théories auxquelles nos dirigeants politiques souscrivent ne sont pas plus avérées, mais peuvent porter la catastrophe. Ce ne sont pas les exemples qui manquent.

Quelles sont nos théories par rapport à la société? À sa configuration? À son organisation? À la structure du gouvernement et de l’État? À la manière dont le gouvernement est choisi? À la forme de la démocratie? Aux idéologies? Peut-on encore prétendre aujourd’hui, après l’élection de Donald Trump, que la démocratie libérale est la fin de l’Histoire? Peut-on encore prétendre que notre système politique est indépassable, que toute réforme en profondeur engendrerait assurément une détérioration de la démocratie?

Les réponses à ces questions sont assurément multidimensionnelles. Pour éclairer la dimension centrale, nous allons recourir à Michel Foucault.

Malgré tout ce que l’on peut lui reprocher, son approche pragmatique a fait saillir une évidence fondamentale. Contrairement à ce que l’on peut présumer naïvement, ce ne sont pas les théories et les perceptions les plus justes qui prédominent dans la société. Ce sont plutôt celles promues le plus efficacement.

Adaptons cette évidence à notre contexte.

Les différents discours publics prennent différents sens et ont différentes portées selon le groupe récepteur. Par exemple, le tweet de Dalila Awada exprimant sa perception de la xénophobie inhérente au parti québécois prend un sens différent selon où on se situe par rapport à la communauté musulmane. Dans quelle mesure sa perception est partagée par la communauté musulmane est une question ouverte, mais elle n’est certainement pas partagée unanimement. J’en ai pour preuve, un homme d’origine irakienne, dont la femme portait le voile, qui m’a confié spontanément que le Québec était l’endroit le moins raciste et le plus accueillant qu’ils avaient habité, après avoir habité à plusieurs endroits notamment aux États-Unis et en Ontario.

Il est important d’ajouter que l’œuvre foucaldienne a deux interprétations divergentes. Une, plus américaine, orientée vers la confrontation, qui a conduit aux dérives poststructuralistes; et une autre, plus européenne, orientée vers le dialogue.1 Cette dernière n’est cependant pas une interprétation naïve qui ferait du dialogue une solution magique. Derrière la promotion efficace d’une perception se dissimule le levier du pouvoir. Et ce levier n’est malfaisant qu’entre de mauvaises mains.

Bien évidemment, quoi que l’on fasse, la fracture musulmane ne se réduira pas à court terme. Et, considérant les conclusions de Putnam, il est raisonnable de craindre qu’elle ne se réduise pas automatiquement comme par magie. Il faut donc penser en termes de générations et agir avec discernement. Mais nous devons agir.

Il est important de rappeler que l’espace d’interactions où se décide l’avenir de notre société n’est pas l’espace physique ou économique, mais l’espace sémantique créé par le langage. Un espace où comme le disait le philosophe, dire c’est faire. Un espace où le vocabulaire peut aussi bien servir d’armes pour attaquer l’ennemi, que constituer le coffre à outils indispensable au dialogue. Pour preuve, jeter un coup d’œil sur la polémique Bouchard Duhaime, vous constaterez les conséquences de l’imprécision du vocabulaire. Cette polémique se résout d’elle-même du moment que l’on qualifie de haineux l’attentat de la grande mosquée.2

Un des problèmes à résoudre est le fractionnement en colonnes relativement hermétiques de l’espace médiatique qui alimentent les différentes perceptions des différentes communautés de sens.

Dialogue ou confrontation?

Si on opte pour la confrontation, notamment en stigmatisant ceux qui ne pensent pas comme nous, les choses revêtent une simplicité manichéenne. Les méchants, ce sont eux, et les bons c’est nous. 

J’ai écrit «…si on opte pour la confrontation…», mais la confrontation n’est pas vraiment une option, elle découle directement de la perception de la société, qui, elle, découle des théories adoptées. Les deux bords de la fracture souscrivent à des théories qui sont différentes, mais de formes identiques: on y partage un «nous» restrictif et exclusif. D’un côté, l’autre est exclu s’il n’agit pas comme nous; de l’autre, il est exclu parce qu’il ne pense pas comme nous. Et tous sont convaincus d’avoir la vérité et d’être moralement supérieurs.

La recherche du dialogue découle également d’une perception, mais d’une forme différente, qui cherche a réduire la fracture en raison de son «nous» inclusif. Ce qui ne signifie pas un «nous» universel, les sociocidaires en sont exclus bien évidemment.

La question à savoir si elle est moralement supérieure est sans rapport. D’une part, parce qu’elle n’est pas de la forme nous-bons, eux-mauvais; d’autre part, parce que c’est conceptuellement qu’elle est supérieure.

Peut-être estimerez-vous qu’une telle affirmation est prétentieuse. En revanche, vous serez forcés d’admettre que ce n’est pas vraiment difficile d’être conceptuellement supérieure au manichéisme.

Évidemment, la supériorité conceptuelle ne va pas sans ajouter à la complexité de la théorie, l’une ne va pas sans l’autre. Une partie de cette complexité se dissimule sous la nuance entre le sens et la vérité.

Je m’explique.

Notre cerveau attribue un sens au monde qui nous permet d’interagir avec notre environnement afin d’y survivre le mieux possible. Pas seulement le cerveau humain, mais c’est le cas pour tous les animaux.  Dû aux lois de l’évolution, la quincaillerie corticale qui attribue un sens au monde s’est complexifiée. Notre quincaillerie visuelle produit automatiquement notre perception visuelle dont la substance est le sens, au sens où la substance des objets physiques est la matière. Par exemple, les couleurs n’existent pas physiquement, elles n’existent que dans notre esprit. Elles sont corrélées aux caractéristiques de la lumière projetée sur nos rétines et nous informent ainsi sur notre environnement, mais elles sont inventées par notre système visuel. Or, il peut arriver que cette information soit fausse, c’est le cas des illusions optiques. Nos perceptions peuvent donc être vraies, fausses ou entre les deux. Connaitre la vérité est important lorsque l’on agit, elle nous aide à prendre les bonnes décisions et rendre notre action efficace. 

Un exemple. Il arrive régulièrement que des plongeurs se cassent le cou sur une roche à fleur d’eau. La perception qu’ils avaient de leur environnement était fausse. Ils ne savaient pas, ou n’ont pas tenu compte, qu’il faut se méfier des roches à fleur d’eau. La partie théorique qui vient médiatiser la perception visuelle, et nous fait imaginer la roche dissimulée sous la surface, leur a fait défaut. 

De même, notre perception de la société est médiatisée par nos théories, mais ce ne sont pas des théories de la même catégorie que des théories avérées, comme le sont la théorie héliocentrique et la théorie de l’évolution, ou qui peuvent être vérifiées sans grave conséquence, si seulement elles peuvent l’être. Nos théories sont donc d’une importance décisive, mais elle ne sont pas importante en soi. Leur importance est subordonnée à celle de nos décisions et de nos actions.

Cela soulève un ensemble de questions.

Érosion des fondements du Droit occidental

C’est chez ceux susceptibles de développer une hostilité envers l’islam en général que la perception superficielle et distordue de la communauté musulmane contribue dangereusement à aggraver la fracture sociale. C’est une erreur monumentale de les stigmatiser systématiquement, au lieu de s’ouvrir au dialogue.

Pour dégager sur quoi repose cette erreur, il faut remonter jusqu’au fondement du droit occidental.

Un des principes fondateurs du droit occidental est la distinction nette entre le Droit et la morale, entre le péché et le crime. C’est cette distinction conceptuelle fondamentale qui est à la source de la séparation entre l’Église et l’État.1 Les opinions, les croyances, les désirs, les fantasmes ne sont pas des crimes. Contrairement au péché, le crime ne peut pas ne survenir que dans l’esprit. L’hostilité envers les accommodements, le souhait d’une politique anti-immigration, voire même le racisme ne sont pas des crimes en soi. Ce sont des opinions. Mais ceux qui les expriment se font systématiquement stigmatiser comme si c’était aussi grave que des crimes comme l’inceste, la pédophilie, le viol et le meurtre.

Comprenez-moi bien, je ne défends ni le racisme ni l’islamophobie, bien au contraire. Mais en agissant de la sorte, en se laissant guider aveuglément par la rectitude politique, non seulement nous aggravons la fracture, mais en plus, nous minons les fondements de notre société.

Bien sûr que le racisme et l’islamophobie gangrènent la cohésion sociale. Et c’est le rôle de l’État de combattre le racisme systémique et institutionnel. Mais ce n’est pas le rôle d’un État démocratique de dicter ce que les citoyens doivent penser, pire, comment ils doivent se sentir. Ce serait plutôt la marque d’un État totalitaire.

Perceptions faussées par la fracture fédéraliste/nationaliste

La fracture sociale qui oppose fédéralistes et nationalistes conditionne également les perceptions de la fracture musulmane.

Interprétant la plus grande opposition des francophones envers les accommodements, le lauréat de la Fondation Trudeau et membre du comité-conseil de la commission Bouchard-Taylor, Daniel Weinstock affirmait : «Manifestement, la préoccupation identitaire des Québécois est plus forte que dans le reste du Canada. Le Canadien anglais, c’est déjà un “post-ethnique”, une personne qui peut aussi bien être de souche écossaise que polonaise ou sud-américaine. Les Québécois, eux, ont toujours cette idée qu’ils ont un “nous” à protéger. »

Manifestement, Monsieur Weinstock confond cause et corrélation, et rabaisse ainsi les Québécois à un niveau inférieur dans la marche de l’évolution des sociétés. Une telle affirmation ne peut paraitre crédible qu’en détournant le sens du concept post-ethnique, et en occultant le fait que l’Histoire canadienne qui a trait aux francophones — et d’une manière infiniment plus cruelle, celle qui a trait aux Premières-Nations — en est une d’assimilation, et non d’intégration. Or, la modernité des sociétés « post-ethnique » repose sur l’intégration et non sur l’assimilation.

La grande majorité des Québécois accueillent à bras ouverts tous ceux qui veulent s’intégrer. L’immigration vietnamienne des années 70, dont nous pouvons nous enorgueillir, en est la preuve. En fait, le nationalisme québécois est essentiellement post-ethnique.

Incidemment, à ce sujet, il est important de prendre conscience que l’acception du terme «nationaliste» dépend du contexte. Le nationalisme n’a pas le même sens pour la nation dominante que pour la nation dominée. Mais la nation dominante tire avantage à en faire systématiquement abstraction. Dominer le discours, c’est ça entre autres dominer.

Si l’on se donne la peine de creuser un tant soit peu, on peut facilement trouver d’autres explications pour cet écart. Une grande partie pourrait s’expliquer par le fait que la mouvance musulmane est étroitement associée aux dimensions politique et coercitive des fondamentalistes. Alors que la raison de la désaffiliation massive que la religion a subie dans la mouvance de la Révolution tranquille était précisément le rejet collectif des dimensions politique et coercitive de la religion. Bref, au centre de la fracture, ce seraient ces valeurs antagoniques qui entreraient en collision. 

L’attentat de Québec

Dans son essai Evil Politic, what it is and how to combat it, le politicologue Allan Wolfe explique les raisons pour lesquelles il est hautement contreproductif de ne pas reconnaitre à quelle catégorie de mal nous avons affaire. Car les différentes manifestations du mal, politique et apolitique, exigent des réponses qui leur sont adaptées. Dans le cas contraire, le problème est exacerbé. C’est malheureusement ce qui s’est produit avec l’attentat de Québec.

En dépit de ce qui a été propagé, l’attentat de la grande mosquée de Québec n’était pas un attentat terroriste. Selon le dictionnaire, le terrorisme survient lorsqu’il y a usage systématique d’actes de violence par une organisation politique, en vue de créer un climat d’insécurité. Alexandre Bissonnette n’était pas rattaché à une organisation, ne voulait pas créer un climat d’insécurité et son acte était singulier.

On peut comprendre que, question d’image et de rectitude, les politiciens n’ont pas pu résister à faire l’amalgame entre attentat haineux et terroriste. Je dois avouer cependant que ce n’était pas le moment d’être à cheval sur les définitions. Mais, maintenant que la poussière est retombée, force est d’admettre que les motifs et le but poursuivi par Alexandre Bissonnette étaient essentiellement différents de ceux des auteurs des attentats de New York, Paris, Nice, Bruxelles et Barcelone.

Selon Wolf, l’ultime but des terroristes est le sociocide : « … leur but est d’abolir les classifications qui permettent à la société de fonctionner. Les terroristes ne font aucune distinction entre leurs victimes, les traitant tous, quels que soient leur âge, leur race, leur sexe ou leur nationalité, comme des cibles d’attaque. … Le but du terroriste est de tuer la société qui rend possible la vie libre et gratifiante de la modernité. » Or, non seulement Bissonnette a ciblé un groupe spécifique, mais son but était différent. Il croyait que l’émigration musulmane représentait une menace pour la société telle qu’il la concevait.

Soyons clairs. Ces nuances ne visent pas à faire paraitre son crime moins odieux. Seulement, on ne combat pas les idées et les valeurs propagées par la Meute comme on combat celles d’Al-Qaïda. Je ne suis pas opposé à l’immigration en provenance du monde musulman. C’est le manque de discernement dans la gestion des problèmes encourus par celle-ci qui est déplorable.

Par ailleurs, comme l’ont exprimé plusieurs intervenants en termes plus tranchés, la radio poubelle n’est pas tout à fait innocente dans cette tragédie. Mais la principale faute revient aux politiques qui par leurs mauvaises décisions, dérivées du clientélisme, ont fourni aux radios poubelles des arguments qui ont prise chez une partie de la population que nous avons tort de négliger.1

La profondeur de la fracture relève des différentes perceptions que les différents groupes ont de la communauté musulmane. Voyons comment elles se présentent.

Les partisans de la laïcité d’origine musulmane et les musulmans paisibles vivent la pression et la menace que les fondamentalistes et les extrémistes font peser sur eux. Malheureusement, à cause de la distance (intersubjective) qui les sépare des non-musulmans, grand nombre de ceux-ci ignorent comment les départager des fondamentalistes. De telle sorte que les accommodements exigés, qui irritent une partie importante de la population, apparaissent alors comme s’ils étaient exigés par toute la communauté. Pire, les opposants aux accommodements ignorent souvent dans quelle mesure ceux qui exigent les accommodements approuvent les extrémistes. Parce qu’en général, les musulmans paisibles n’expriment pas publiquement leur opposition aux extrémistes. La volonté sociocidaire partagée par une infime minorité d’extrémistes, et dans une moindre mesure les valeurs défendues par les fondamentalistes irradient alors sur la communauté au complet et polluent la perception de ceux qui n’ont pas de rapports directs avec des musulmans.

Les différents groupes

À première vue, on tracerait la ligne de fracture entre la communauté musulmane et le reste de la population, mais ce n’est pas là du tout. Elle se situe plutôt entre ceux qui sont en faveur des accommodements et ceux qui s’y opposent. Encore faudrait-il spécifier quels accommodements.

Or, s’il y a un nombre substantiel de non-musulmans qui sont favorables aux accommodements, il y a aussi un nombre important de musulmans qui s’y opposent. Combien? Seul un sondage nous en donnerait une idée.1

Chacun des deux groupes se subdivise entre ses radicaux et ses démocrates. Parmi les démocrates se distinguent ceux qui sont sympathiques aux idées, ou à certaines idées, promues par les radicaux. Toutefois, d’un côté comme de l’autre, cela n’en fait pas des alliés implicites des radicaux.

Force est de présumer qu’il n’y a pas grand chose à espérer des radicaux, d’un côté comme de l’autre. Ils sont cloisonnés dans leurs mondes propres. En revanche, on peut espérer quelque chose des démocrates qui sont sympathiques à leurs idées.

La perception que ces groupes ont les uns des autres dépend très largement des politiques et des médias. Le rôle des politiques est décisif, mais si l’effet de leurs décisions est universel, il se fait sentir davantage à long terme. Contrairement à l’influence des médias qui est pratiquement immédiate, mais relative à leurs auditoires. Fort malheureusement, le rôle des premiers est trop souvent perverti par le clientélisme et celui des seconds par leurs cotes d’écoute.

La Fracture Musulmane

Il ne serait plus raisonnable aujourd’hui, après l’attentat de la grande mosquée de Québec et l’émergence de la Meute, de rejeter du revers de la main les constatations du sociologue Robert Putnam, comme elles l’ont été au moment de la Commission Bouchard-Taylor. Je ne retranscrirai pas ces constatations ici. Je vous invite plutôt à lire la première page de son article Diversity and Community in the Twenty-first Century dans lequel il les expose. Je vais cependant les reformuler pour les adapter à notre Histoire.

Dans notre contexte, ce que nous devons retenir de ces conclusions est que la dégradation de la cohésion sociale engendrée par l’immigration peut être surmontée ou exacerbée selon la bonne ou mauvaise manière dont on y répond politiquement. L’attentat et l’émergence de la Meute sont des indices que la fracture s’est aggravée suite aux mauvaises décisions politiques. Pire, les gains promis pour les prochaines générations risquent de ne pas se réaliser si ces erreurs ne sont pas corrigées. Car, selon Putnam, la clé de l’intégration des immigrants, dont les gains promis dépendent, est le partage des valeurs communes. Or, de toute évidence, certains traits associés à la communauté musulmane sont incompatibles avec les valeurs démocratiques occidentales.

La perception que les non-musulmans ont de la communauté musulmane dépend à la fois de la distance qui les sépare, et de l’influence que les médias ont sur eux. Si tout ce qui les rejoint est un portrait de surface de la communauté, les valeurs qui en transparaissent, qu’elles soient irréconciliables ou non, sont associées à l’ensemble de la communauté. Alors, si nous voulons nous donner les moyens de réduire cette fracture, nous devons discerner les principaux groupes en présence sur la double base des valeurs (partagées ou incompatibles), et de leurs rôles.