Perception, Conscience et Intersubjectivité

Le concept de percept surgit lorsque l’on décompose le traitement de l’information effectué par nos facultés sensorielles. Il en existe plusieurs types, chacun lié à un type sensoriel (auditif, olfactif, haptique, proprioceptif, nociceptif) ainsi que leurs agrégations. Il est beaucoup plus facile d’illustrer ce qu’est un percept visuel que tout autre.

Lorsque nous percevons visuellement un objet, une pomme rouge par exemple, à partir de la lumière projetée sur nos rétines, notre cortex visuel produit le percept d’une pomme rouge sis dans notre esprit. Et ainsi, nous sommes conscients de la présence concrète de cette pomme en un lieu précis de notre environnement. Cet exemple générique nous amène à concevoir que l’ensemble de nos perceptions dans l’instant est constitutif de notre conscience.

L’ennui, c’est que cette manière de concevoir la conscience n’est pas d’emblée évidente. Car nous sommes enclins à concevoir nos perceptions visuelles et auditives en dehors de nous. Parce que pour concevoir que nos perceptions sont bien constitutives de notre conscience, l’objet perçu, la pomme, doit être distingué de son percept, c’est-à-dire de sa représentation consciente.

Aussi parce que le mode de représentation figurative que nous adoptons naturellement, qui, règle générale est appropriée, s’entortille sur lui-même lorsque l’on se représente en train d’éprouver des sensations, de percevoir, ou encore en train de représenter, et, à fortiori, en train de se représenter. Cela nous conduit à nous voir en spectateur de nos perceptions.

C’est cet entortillement conceptuel que les philosophes Gilbert Ryle et Daniel Dennett ont démêlé pour en arriver à concevoir que nos perceptions (nos percepts) ne sont pas en dehors de notre conscience, mais qu’elles en sont constitutives.

Maintenant, si je peux faire apparaitre une pomme rouge dans votre esprit simplement en l’invoquant, ce n’est pas seulement parce que nous partageons une langue commune, c’est aussi parce que la structure de nos quincailleries visuelles est pratiquement identique.1 Néanmoins, ce n’est pas la raison pour laquelle je sais que je le peux. Je sais que je le peux parce que je sais que vous ne pourriez pas lire ces lignes si vous ne possédiez pas un esprit semblable au mien. C’est ce que l’on appelle posséder une théorie de l’esprit.

Ainsi, la langue, la quincaillerie sensorielle et la théorie de l’esprit que nous partageons nous permettent d’établir entre nous des liens intersubjectifs à propos d’objets et d’aspects de notre réalité. Sans toutefois qu’elles suffisent à établir une communauté de sens. Pour partager une communauté de sens, il faut en plus partager les théories sur le monde et la société. Partager une communauté de sens, c’est habiter le même monde intersubjectif.

Cela conduit à soulever un ensemble de questions. Quelles sont, au juste, nos théories sur la société? Pour quelles raisons les avons-nous choisies? Ont-elles été validées? Si oui, comment? Et les théories qui orientent les décisions politiques, ont-elles été validées? Dans quelle mesure sont-elles idéologiques? Est-ce légitime qu’elles nous soient imposées sans qu’elles soient débattues? Qu’est-ce qui nous empêche d’en débattre? Lesquelles seraient préférables? Serait-ce chacun pour soi et après moi le déluge? Ou la lutte des classes? Ou une société consciente d’elle-même? Consciente de ses fractures, qui met tout en œuvre pour les réduire?

Toutes ces questions sous-tendent celle de notre liberté collective.

Or, nous entendons souvent parler de liberté individuelle, sans jamais entendre parler de liberté collective. Parce que notre liberté collective est subordonnée à notre conscience collective, tout comme notre propre liberté est subordonnée à notre conscience. Alors que, selon le paradigme dominant, une conscience ne saurait être collective.

  1. Il n’est pas sans intérêt de noter que si notre communication avec les animaux est aussi rudimentaire, ce n’est pas seulement parce que nous ne partageons pas une même langue, c’est en plus parce que nous ne partageons pas les mêmes percepts. Par exemple, la région de la rétine la plus sensible que l’on appelle la fovéa, est une bande horizontale chez les bovins, alors qu’elle est discoïdale chez l’humain.

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