Le concept de Conscience collective

Pendant plusieurs centaines d’années, les mathématiciens ont refusé de concevoir l’existence d’un nombre dont le carré était négatif. Néanmoins, peu avant 1545, la recherche de la solution des équations du troisième degré amena le mathématicien italien Jérôme Cardan à poser l’existence de tels nombres. Cette innovation hors cadre jeta les bases d’une des théories les plus riches des mathématiques sans laquelle aucune des technologies qui meublent la vie moderne n’aurait pu être développée.

Je n’insinue pas que le concept de conscience collective pourrait avoir autant d’effet. Je prétends seulement qu’en nous outillant pour mieux penser la société, il pourrait nous aider à l’améliorer.

Or, que doit-on entendre au juste par conscience collective?

Contrairement à la conscience humaine qui émerge naturellement, une conscience collective doit être édifiée intentionnellement et collectivement. Pour concevoir ce qui doit être mis en place, représentons la conscience humaine comme un espace multidimensionnel que nous pourrons transposer à la conscience collective.

Les quatre dimensions principales de la conscience humaine sont:

  • la dimension perceptive, intéroceptive et extéroceptive, qui nous informe sur notre état et sur notre environnement;
  • la dimension délibérative: celle de notre trame de pensées qui soupèse, évalue et ultimement décide autant des théories et valeurs auxquelles nous adhérons que de nos actions et notre conduite;
  • la dimension exécutive: celle de nos gestes, de nos actions et de notre conduite;
  • la dimension autobiographique: celle de notre identité, de notre moi intégrant nos souvenirs, nos désirs, nos aspirations, et qui se projette dans l’avenir.

Nous avons déjà parlé de la dimension perceptive. La dimension délibérative ne pose pas de problème. C’est elle qui en tout premier lieu s’impose à l’esprit comme constitutive de la conscience.
Mais en raison de la profonde incrustation de la dualité corps esprit dans notre culture, il y a fort à parier que plusieurs d’entre vous doutent que la dimension exécutive fasse partie intégrante de la conscience. En revanche, ce doute peut en grande partie être dissipé en changeant simplement de point de vue.

En effet, nous attribuons un esprit aux autres essentiellement à partir de leurs manières de s’exprimer, de bouger, de leurs regards, leurs expressions faciales, etc. Semblablement, pour attribuer à un rassemblement d’individus quelque chose qui ressemble à la conscience, ceux-ci doivent agir de manière sensée, unifiée et coordonnée.

Rappelons par ailleurs que le but ici n’est pas de décrire ce qu’est la conscience humaine, mais plutôt d’imaginer ce que devrait être une conscience collective.

Finalement, la dimension autobiographique vient unifier le tout.

Nous avons dit qu’une conscience collective, contrairement à la conscience humaine, devait être édifiée délibérément et collectivement. En d’autres mots, une conscience collective est une sorte de construction. Ce qui étonne au premier abord est que contrairement à la construction concrète d’un édifice où l’on commence par les fondations, et l’on finit par la toiture, la mise en place d’une conscience collective1 doit commencer par l’adhésion à un but commun.

Le but est la raison du rassemblement. On ne se rassemble jamais intentionnellement sans but. Évidemment, ça ne peut pas être n’importe quel but. Celui-ci doit être assez important pour qu’à certaines conditions, les individus qui se rassemblent pour l’atteindre abandonnent leurs souverainetés individuelles au groupe qu’ils décident souverainement de former. Sans cet abandon, la coordination de l’action est impossible, et il manquerait à la conscience collective sa dimension exécutive.

Mis à part l’importance du but, les conditions exigées pour abandonner sa souveraineté individuelle se ramènent sans doute toutes à celle de pouvoir participer pleinement aux délibérations menant à décider des meilleurs moyens à prendre pour atteindre le but. On parle donc de la mise en place d’une structure et d’une culture authentiquement démocratique qui, grâce à la pluralité des points de vue, fait émerger l’intelligence et la sagesse collectives.

Or, un tel scénario est inimaginable sans qu’au préalable les individus partagent les mêmes valeurs et les mêmes théories sur le monde et la société. Notamment parce que les délibérations authentiquement démocratiques requièrent une compatibilité communicationnelle qui n’est possible qu’entre des individus qui habitent le même monde intersubjectif.

Cela pourrait laisser croire que c’est le but qui est décisif. Le but a certes une grande importance, mais ce qui est vraiment décisif, c’est la volonté de mettre tout en œuvre pour l’atteindre. Jusqu’au point où, ultimement, les volontés individuelles fusionnent en volonté collective. Comme le disait Hannah Arendt: « … la volonté se vit elle-même comme agent causatif. C’est cet aspect de la volonté que l’on souligne en disant “la volonté est le ressort de l’action”.»2

Vous conviendrez avec moi que rares sont les buts qui pourraient tenir un tel rôle. Avant d’en proposer un, complétons le portrait en nous demandant: qu’est-ce qui a fait en sorte que la conscience humaine est apparue?

Règles générales, les animaux ont des comportements innés qui préservent leurs intégrités. De nombreuses espèces ont des comportements qui de surcroit préservent l’intégrité de leurs petits, voire de leurs congénères, les zèbres notamment. Pour y arriver, elles emploient différentes stratégies adaptées à leurs contextes, à leurs environnements.

Selon la théorie de l’évolution, la conscience humaine se serait mise en place par nécessité, celle de se préserver pour survivre, préserver autant notre propre personne que celles auxquelles nous nous sommes attachées. Mais ce faisant, la conscience, l’imagination et la liberté ont pris le relai du hasard et de la nécessité comme moteur de l’évolution des sociétés humaines.

La configuration actuelle de notre société, ses institutions, ses fractures résultent étroitement de théories qui, à l’instar de l’identitarisme, de l’économisme et de la lutte de classe, ont réussi à dominer l’environnement conceptuel. Or, ces théories ne sont pas de la même catégorie que les théories avérées que sont par exemple la théorie de l’évolution ou la théorie héliocentrique. Ce sont des théories prescriptives qui configurent notre société dans la mesure où elles inspirent les décisions qui l’affectent.

Notre conscience et notre liberté sont intimement liées parce que notre liberté consiste à choisir parmi les options qui s’offrent à nous. De telle sorte que nous devons d’une manière ou d’une autre être conscients de leurs existences. D’une manière analogue, notre conscience collective, pour peu qu’elle existe, est liée à notre liberté collective. Le problème, c’est que non seulement les théories que nous avons en option se réduisent pratiquement à l’identitarisme, la lutte des classes et l’économisme, mais il est impossible de les mettre à l’épreuve de la raison collective.

Ce n’est pas un hasard. L’exposition publique de leurs failles, incohérences et fausses prétentions serait l’équivalent de crier: «le roi est nu.» Car, comme dans le conte d’Anderson, on n’adhère pas à ces théories parce qu’elles sont vraies. On y adhère parce qu’elles sont répandues.

La proposition d’édifier une société consciente d’elle-même, déterminée à construire et préserver son intégrité, n’est pas moins prescriptive, ni plus vraie. Mais si elle devenait une option, elle ne craindrait pas l’épreuve de la raison collective. Elle en profiterait.

  1. Le concept de conscience collective appelle forcément celui d’inconscience collective. Ou serait-ce l’inverse? Quoi qu’il en soit, c’est un des thèmes importants de mon denier essai.
  2. Le vouloir, Hannah Arendt

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